Les gérants postaux des TAAF, les postiers du bout du monde

09 Octobre 2020   —  Terres australes et antarctiques françaises

Ils sont les postiers les plus isolés de France mais certainement les plus connus dans le monde de la philatélie : les gérants postaux et vaguemestres des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Nous profitons de la journée mondiale de la poste pour vous présenter la mission particulière de gérance postale des TAAF, et les quatre agents qui en ont la responsabilité sur les districts.

Derrière les tampons recherchés par les spécialistes de la philatélie polaire, se trouvent Alain, Thierry, Christian et Malik. Militaires de l’Armée de l’Air et de l’Espace, ils sont recrutés pour prendre la responsabilité des télécommunications, de l’informatique, et la gérance postale, sur les districts austraux et la terre Adélie, pendant un an. Sur les îles Éparses, la gestion postale est assurée par un gendarme faisant fonction de vaguemestre mis à disposition par la gendarmerie de La Réunion et relevé tous les 45 jours.

Après une formation théorique et pratique à Paris et à La Réunion, les gérants postaux rejoignent leurs districts pour s’occuper du flux de courrier des hivernants et de leurs proches, et bien sûr des philatélistes. Ils sont les seuls sur les bases à pouvoir envoyer ou réceptionner chaque dépêche postale qui représente l’ensemble des sacs contenant des plis et des colis.

Quotidiennement, les gérants postaux et les vaguemestres répondent aux demandes des collectionneurs du monde entier. Ils doivent apposer sur les timbres une oblitération nette et lisible et sur l’enveloppe des tampons souvenirs des diverses autorités, d’hivernants ou de « campagnards » d’été. Ces tampons sont des témoignages de l’histoire des missions et des activités sur les bases ; ils font partie du patrimoine culturel de la collectivité.

Alain, gérant postal de Crozet ; « Il y a toujours quelque chose à faire à la GP. »

Á 55 ans, Alain, adjudant-chef, demeure le plus expérimenté de tous puisqu’il a déjà effectué un hivernage à Kerguelen entre août 2017 et septembre 2018 (mission 68). Comme beaucoup d’hivernants, Alain a connu les TAAF par ses compagnons d’armes : « j’avais mon chef de “subdivision” qui avait fait Kerguelen et un « radio » qui revenait de Crozet. Le récit de mes collègues a toujours éveillé en moi cette petite étincelle pour partir à la découverte des TAAF. »

Alain distingue deux périodes dans la gérance postale (GP) : lors des Opérations Portuaires (OP), et au quotidien, une fois que le Marion Dufresne est reparti : « Hors OP, la gérance est toujours ouverte pour les hivernants et les demandes des philatélistes. En lien avec la DAAF au siège à Saint-Pierre, j’assure la gestion et le suivi des prélèvements des équipes (taxes téléphoniques, achats de timbres, d’enveloppes, de cartes postales). Je prépare la dépêche départ avec les colis et lettres des hivernants, et bien sûr les échantillons des programmes scientifiques. Il y a toujours quelque chose à faire à la GP. »

Les gérants postaux peuvent aussi, lors d’un évènement particulier (passage d’un navire) créer un pli évènementiel. Une fois, la photo choisie, le gérant postal confectionne l’enveloppe puis fait un tirage de 50 à 70 exemplaires pour les philatélistes intéressés.

« Pendant les OP ce n’est pas la même histoire » confie Alain. La dépêche, qui arrive avec l’autorité dans le premier hélicoptère, est très attendue dans les districts, et il a besoin de volontaires pour l’aider. « En règle générale,  je n’ai pas besoin d’insister pour en trouver. »

Une fois séparés par type de priorité (rapide / lente / administrative), Alain ouvre les sacs de “fin”, clôture les dépêches avec à l’intérieur « l’ensemble des informations indiquant la totalité des sacs, leurs poids, le nombre de colis et les lettres recommandées. Quand tout est OK, j’informe l’OPEA et le commandant du Marion ».

L’anecdote d’Alain montre comment la philatélie s’imprègne de la vie des districts. « Il me vient une anecdote sur Kerguelen. Durant une nuit une tempête s’est levée et quelques courriers philatélistes, en attente de confection, étaient mouillés. J’étais catastrophé. Mais en échangeant avec les philatélistes, ils m’ont dit qu’au contraire c’est la vie du district qui venait de s’inscrire sur les enveloppes ! Ni une ni deux, à l’OP suivante, j’ai reçu un tampon commémoratif  à appliquer sur les enveloppes touchées ».

 

Christian, gérant postal à Port-aux-Français sur l’Archipel Kerguelen, « La gérance postale aux TAAF, c’est une véritable mission ! »

Spécialisé dans les télécommunications et notamment les communications militaires par satellite, Christian compte « plusieurs OPEX (opérations extérieures) et OPINT (opérations intérieures) ». Après avoir rencontré d’anciens hivernants, il a souhaité, lui aussi, vivre une « expérience unique et enrichissante que ce soit au niveau humain ou environnemental ».

Arrivé à Kerguelen avec le Marion Dufresne lors de l’OP2-2020 début septembre, il est le chef du BCR (Bureau Communication Radio) et le GP (Gérant Postal). Il travaille avec deux techniciens télécoms de l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Christian est conscient de l’enjeu que représente la gérance postale pour les TAAF : « Je me suis documenté avant mon arrivée (…) Les règles et techniques sont nombreuses et spécifiques. Les philatélistes du monde entier apprécient et collectionnent les timbres et oblitérations postales des zones antarctiques et subantarctiques. Il est utile de bien comprendre leurs demandes pour répondre à leurs besoins. J’ai aussi l’impression de leur faire découvrir et partager un peu de mon aventure. La gérance postale aux TAAF, c’est une véritable mission ! » Une mission qui reste intense lors des OP, « La gestion pendant les OP est dense, car tous les hivernants veulent avoir leurs colis le plus rapidement possible. J’essaie d’être réactif. »

Pour l’anecdote, Christian revient sur sa première rotation à bord du chaland, l’Aventure II « Nous sommes partis tôt dans une aube magnifique. Les déposes sur les îles et l’atmosphère si particulière m’ont fait comprendre l’engouement autour du chaland l’Aventure II. Il revenait sur Kerguelen après son arrêt technique. J’ai profité de l’occasion pour créer un pli évènementiel « le retour sur Ker du chaland ».

Thierry, gérant postal de Saint-Paul et Amsterdam «J’ai découvert l’ampleur de la tâche et l’importance de cette mission une fois arrivé sur le district » 

Militaire depuis 31 ans, Thierry a effectué de nombreuses missions en Afrique, en Afghanistan, en Outre-mer. C’est sa première expérience en tant que gérant postal et chef du bureau communication radio (BCR) sur la base Martin-de-Viviès à Amsterdam.

Avant de se lancer dans l’aventure, Thierry a attendu que ses enfants soient suffisants grands pour partir, car l’idée d’hiverner remonte à 1993. « Cette année-là, en arrivant sur la base d’Aix-Marseille, j’ai accueilli un « ex-Taafien », puis ensuite de nombreux camarades qui avaient tenté l’expérience. Moi aussi je souhaitais partager une expérience humaine unique et avoir le privilège de découvrir ces territoires. »

Quant à la mission de gérance postale, Thierry en avait connaissance mais il a « découvert l’ampleur de la tâche et l’importance de cette mission une fois arrivé sur le district. Dès la première réception de la dépêche, j’ai pris conscience de l’engouement et des attentes des philatélistes ; des personnes passionnées et passionnantes ».

Thierry a vécu son baptême du feu lors de l’OP 2 en septembre dernier avec la passation de gérance : « Pendant l’OP, la première mission est de récupérer la dépêche du Marion Dufresne. Je traite tout le courrier posté à bord et je finalise la dépêche départ. Une fois l’excitation de l’OP passée,  je me consacre à la lecture du courrier des philatélistes et réponds au mieux à leurs demandes : tampon des missions, pose d’oblitération, de flammes, … Bien sûr il y a aussi le courrier des hivernants qui peuvent donner des nouvelles à leurs proches ».

Comme Alain le mentionne précédemment, le gérant peut aussi créer des plis évènementiels. Thierry a donc immortalisé sur une enveloppe, le séisme du 19 septembre 2020 ressenti jusqu’à la base.

C’est une anecdote émouvante que Thierry a choisie pour terminer son témoignage. « Une lettre d’un philatéliste m’a beaucoup touché. Un ancien hivernant m’a fait parvenir des enveloppes à tamponner en m’expliquant que c’était pour lui une manière de faire partager son séjour dans les TAAF à sa fille malheureusement décédée. Le timbre sur l’enveloppe était celui de sa fille ».

Malik, gérant postal de la base Dumont d’Urville (DDU) en terre Adélie «Dans les milliers de courriers traités durant l’hivernage nous tombons sur de belles surprises »

Postier français le plus au sud du globe, Malik est aussi celui qui réside sur base depuis le plus longtemps puisqu’il s’y trouve depuis bientôt un an. Il a fêté ses 32 ans au début de l’hivernage  à DDU où il avait déjà effectué des missions : « J’ai connu les TAAF par un ancien collègue qui avait été affecté en terre Adélie il y a quelques années. Avec mon goût pour l’aventure et la découverte, je me suis documenté et j’ai postulé afin de découvrir ces terres lointaines, ces paysages inédits et magnifiques. »

C’est aussi par le bouche à oreille que Malik a découvert la passion des philatélistes pour la dépêche postale et les timbres TAAF : « Un proche avait un papa philatéliste. Grâce à lui, j’ai pris conscience de cette passion qui anime les collectionneurs ». Comme tous les futurs gérants postaux, Malik a suivi une formation à Paris : « j’ai eu la  surprise de rencontrer un gérant postal des toutes premières missions (…).  Au quotidien la mission n’est pas différente de celle des collègues en Subantarctique. Pendant les rotations, le travail y est plus dense. L’objectif est de traiter la dépêche postale dès son  arrivée pour qu’elle puisse repartir avec l’Astrolabe. Ensuite, je dois traiter le plus de courrier possible avant le retour de la prochaine OP. La grande différence avec mes collègues, c’est l’enchainement des rotations de l’Astrolabe sur une courte période, de novembre à février avant le début de l’hiver. Mais cette année les rotations se sont déroulées de janvier à fin février.»

Malik garde de bons souvenirs de ses correspondances avec les philatélistes du monde entier : « Dans les milliers de courriers traités durant l’hivernage, nous tombons sur de belles surprises. Cette année un jeune adolescent chinois m’a écrit et a glissé dans son pli un joli cadeau en ombres chinoises. »

 

Alain, Thierry, Christian et Malik ne sont pas seuls pour remplir leurs missions. Ils peuvent compter sur Marc Boukebza responsable des postes et de la philatélie aux TAAF, Jessie Moutoussamy et Jérémy Poitevin de la direction des affaires administratives et financières (DAAF).