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Journal de bord du Marion Dufresne, mars-avril 2017 (OP1)

A travers le journal de bord rédigé par les touristes, suivez au fil de l’eau, la rotation du Marion Dufresne dans les îles australes (mars-avril 2017).

Mercredi 22 Mars 2017

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Marion Dufresne

"Je vous confirme que nous embarquons bien au port ouest. Nous vous accueillons à partir de 13h. Effectivement prévoyez large pour la route
Le message de Clémence, laissé sur le téléphone, est explicite et encourageant. La Nationale 1, qui mène de Saint-Denis de la Réunion au Port vient d’être dégagée après les purges dans la falaise qui ont eu lieu hier.
Le Marion Dufresne ? Notre chauffeuse de taxi le connait bien. C’est une part du patrimoine de l’île, c’est une fierté. Vous avez de la chance nous dit-elle, répétant la phrase que j’ai déjà entendue plusieurs fois ici quand j’annonce que je vais partir sur le bateau des Terres Australes et Antarctiques Françaises.
Il est là, on ne voit que lui dans la darse, plus impressionnant encore que sur les images et pourtant déjà familier.

Allez-y vous faire la vie
Difficile de comprendre le pourquoi de cette inscription sur le mur blanc face à la darse. Et pourtant elle colle avec l’occurrence.

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Allez-y vous faire la vie

© Laurent Dreano

Ce n’est qu’en prenant de la hauteur, du pont supérieur, que je réaliserai sa portée en découvrant le cimetière marin qui se niche derrière ce mur.
Cette invitation nous va bien. Sûr qu’on va se faire la vie dans ces « australes ».

15h30 c’est l’heure du rendez-vous pour un briefing « instruction sécurité pour tous les passagers, suivi d’un exercice abandon pour tout l’équipage ».
Un « exercice d’abandon », ça peut évoquer un cauchemar, façon Titanic, mais ici, à voir comme chacun s’active, c’est déjà une promesse de solidarité. Pour moi et pour l’heure, cette capacité à l’abandon qui va durer 31 jours, sonne comme un rêve.
Les deux musoirs et les 4 bouées des Phares et Balises sont franchies, le pilote du port s’en est déjà retourné. La Rivière des Galets est dans le rétro, la mer est là devant nous, immense.
A chacun de gérer sobrement la belle émotion qui submerge ces sensations fugaces, dans l’intimité des raisons qui ont motivé ce voyage. L’hélico peut approcher." Laurent Dreano

"Après plusieurs mois de préparation , arrive enfin le grand jour de l’appareillage du Marion Dufresne. Il est à quai et ce sont les dernières valses de camionnettes et de conteneurs pour charger les derniers matériels. Chaque réunionnais qui passe jette un coup d’œil pour saluer « leur » Marion Dufresne
13h00, montée à bord et accueil de Clémence, notre accompagnatrice . Nous découvrons les différents ponts et prenons place dans nos cabines respectives et prenons en compte quelques consigne de rangement. Tout est agencé de manière à ce qu’il n’y ait pas d’Objet Volant Identifié.
15h00, grande réunion dans la salle du forum pour les consignes de sécurité, tout le monde écoute attentivement les instructions de l’officier.
17h00, après l’exercice obligatoire « d’abandon » du navire, le navire peut « décoller » du quai (terme marin que les aviateurs ont repris à leur compte).
Beaucoup de monde se trouve sur le pont supérieur pour admirer l’île de la réunion pour certains, le ciel pour d’autres ! Observation du ciel ? La réponse vient quelques minutes plus tard avec l’arrivée de l’hélicoptère et qui « atterrit ? » sur l’arrière du bateau. Il ne manquait plus qu’un passager et le voilà enfin parmi nous. Nous pouvons commencer le voyage, cap au sud.

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Arrivée de l’Hélicoptère

© Franck Moulin

Clémence nous fait visiter le bateau avec différents points stratégiques tel que l’hôpital où le médecin de bord nous rassure sur notre amarinage qui peut est être facilité par quelques patchs.
Autre point stratégique : le forum. Il porte bien son nom et devient vite le lieu de rencontre du bateau. C’est aussi l’occasion de profiter du bar et des ses boissons détaxées. Une fois compris et maîtrisé le processus de commande grâce aux petites fiches, les tournées vont bon train et les langues se délient au fur et à mesure de l’avancement de cette fin d’après midi.La suite s’annonce dores et déjà passionnante : quelle chance de participer à cette aventure ! " F.Moulin

CAP AU SUD
"En début d’après-midi, les passagers que nous sommes découvrent le Marion Dufresne amarré au quai du port des Galets,
A partir de 15h00, les procédures d’appareillage s’accélèrent, briefing sécurité par un officier, exercice d’abandon ou chacun doit rejoindre le pont supérieur équipé d’un lourd sac orange contenant la combinaison de survie, histoire de se rassurer…
Puis la coupée est relevée et une à une les aussières sont larguées. A 17h00, le Marion Dufresne s’écarte doucement du quai. En avant lente, le navire gagne le court chenal de sortie du port. L’aventure australe commence, la Réunion est déjà derrière nous.
L’appontage de l’hélicoptère en pleine mer est un spectacle qu’aucun ne veut rater. Après une large rotation, l’hélico se pose sur la DZ (Drop Zone), vaste plate-forme située à l’arrière du bateau. Tout le monde est maintenant à bord.
Dans l’air tiède, les passagers se regroupent sur le pont supérieur pour admirer le coucher du soleil.
Le Marion Dufresne a trouvé sa vitesse de croisière. Cap au sud vers Crozet, la première étape de ce vaste périple à travers l’océan Indien." JJ.Moreau

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1er couché de soleil

Jeudi 23 Mars 2017

"Une première nuit en mer et déjà les premiers symptômes du mal des mers pour certains.
La mer n’était pas particulièrement agitée mais suffisamment pour troubler les sommeils.
Le matin au petit déjeuner, premiers pas chassés avec plateau et premiers conseils du maître d’hôtel : une main sur le plateau et une main pour se servir. Reste le plus difficile : rejoindre une table en tenant le plateau à 2 mains sans renverser ce qu se trouve dessus : un peu comme dans les jeux de gymkhana mais cette fois avec des conséquences un peu plus problématiques.
Une fois le petit déjeuner englouti, petite réunion au forum et Clémence notre accompagnatrice nous présente le planning « prévisionnel ». En effet nous sommes prévenus que les plannings dans les TAAF ne peuvent être que prévisionnels car différents aléas viennent bouleverser assez régulièrement les programmes les mieux établis. Donc nous avons déjà un changement à notre programme initial et nous allons non seulement franchir le 40ème parallèle mais aussi le 50ème pour aller récupérer des capteurs des relevés océanographiques. De plus nous irons ravitailler l’île de Tromelin lors de notre retour vers la Réunion. Ainsi le Marion Dufresne assurera donc sa mission principale à savoir le ravitaillement des bases mais en plus assurera une mission scientifique océanographique. C’est ce que nous confirmera Anne, la sous préfète des TAAF lors d’une conférence en précisant bien que le Marion Dufresne remplit une mission régalienne puis des missions scientifiques. Les terres australes méritent bien leur statut si particulier.
Tous ces éléments nous mettent un peu l’eau à la bouche et nous sommes déjà impatients de découvrir ces territoires si isolés." F.Moulin

Vendredi 24 Mars 2017

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passerelle

© Franck Moulin

"Deuxième nuit sur le Marion Dufresne et déjà un consensus se dégage : cette nuit a été beaucoup plus reposante pour tout le monde. Est ce déjà l’amarinage » qui a déjà opéré ? Est ce dû à une mer plus clémente ? Toujours est il que les commentaires vont bon train au petit déjeuner. Le commandant nous faire l’honneur de visiter la passerelle, centre névralgique du bateau. C’est avec fierté qu’il nous montre des cartes marines uniques et que l’on ne retrouve que sur le Marion Dufresne et qui ont été établies par les prédécesseurs c’est à dire les membres d’équipage du « Galiéni » tout premier bateau à assurer les rotations.
Ensuite nous enchaînons sur une passionnante présentation de la réserve naturelle (merci Clément) durant laquelle on prend conscience de la fragilité des écosystèmes et de l’importance de la biodiversité dans les terres australes
Nous finissons la journée avec les recommandations de sécurité pour l’hélicoptère prodiguées par le pilote Pascal.Avec toutes ces consignes et présentations nous entrons de plus en plus dans les terres australes.
Il ne nous manque plus que de fouler ces terres pour être de plein pied dans l’aventure." F.Moulin

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carte de Crozet

© Franck Moulin

Samedi 25 Mars 2017

"Ce matin tout le monde est surpris d’avoir aussi bien dormi. La mer est très calme et l’équipage et les habitués des rotations nous confirment le caractère exceptionnel de cette météo si clémente. Aux dires de certains, ce début de rotation ressemble plus à une rotation des îles éparses !!! Toutefois le commandant tempère notre bonne humeur et nous garantit une mer plus agitée aux îles Kerguelen . Est ce que le franchissement des 40ème rugissants sera une promenade de santé ? Réponse dans quelques heures.
Nous enchaînons avec une formation à la biosécurité. Nous nous apercevons très vite que l’homme est un « sherpa » pour les graines et insectes exogènes qui prennent un malin plaisir à se dissimuler dans les moindres recoins des vêtements. Heureusement l’atelier de biosécurité est là pour y mettre bon ordre et nos écoutons attentivement les consignes pour traquer tous les hôtes indésirables et pouvant rompre l’équilibre de ces territoires naturellement protégés jusqu’à l’arrivée de l’homme.
Ensuite, nous avons droit à une conférence sur la philatélie des TAAF avec des timbres et des tampons demandés par les collectionneur les plus avertis. Nous pressentons que les séances de tamponnage vont être assez épique car les exigences de certains philatélistes sont assez précises.
Enfin pour préparer notre prochaine arrivée à Crozet, nous faisons un tour au local de biosécurité afin de débarrasser toute nos affaires de toute graine indésirable : c’est le moment de mettre en pratique tout ce que nous avons appris le matin même.
Nous avons droit à la projection d’un film sur les manchots royaux et leur mode de reconnaissance entre adultes et poussins. C’est incroyable la stratégie que ces animaux ont élaborée afin de se reconnaître et se repérer dans une manchotière regroupant plusieurs milliers d’individus.
Nous nous sentons si proche des terres australes d’autant plus qu’un albatros s’est mis à voler près du bateau comme pour nous indiquer la route à suivre." F. Moulin

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Albatros

© Franck Moulin

Dimanche 26 Mars 2017

"Ça y est nous sommes dans les 40èmes et la mer est très forte (creux de 4m). Le Marion Dufresne donne tout son potentiel et fais route, moteur à pleine puissance. Il est taillé pour fendre les flots et montre une remarquable stabilité dans cette mer hostile.
Clémence nous réunit tous pour nous donner les précisions sur le débarquement sur l’île de la Possession, prévu demain matin juste après le petit déjeuner : c’est le planning prévisionnel !!! Nous ne resterons que 2 jours car le plus gros de l’opération reste la logistique à Kerguelen et le ramassage des capteurs océanographiques.
S’ensuit un film passionnant sur des agents très spéciaux qui ne sont autres que des éléphants de mer portant des balises afin que les chercheurs du CNRS comprennent mieux leur déplacement et leur mode de chasse. Les images sont magnifiques et montre la coopération internationale qui s’établit entre chercheur et leur mise en commun de leur données. Conclusion sans appel : les éléphants de mer de Kerguelen et ceux des îles Maquarie ont un comportement différent de leurs cousins de Géorgie du Sud. On mesure un peu plus la mesure du réchauffement climatique et ces effets sur les animaux subantarctiques.
15h00 et la traditionnelle séance de tamponnage. Installés sur la grande table servant aux différentes réunions, les enveloppes s’enchaînent aux sons secs des tampons : attention à ne pas rater une enveloppe et de garder le tempo ! Si pour les premiers tamponneurs la place est suffisante, pour ceux en bout de chaîne mettre son tampon demande des trésors de précision voire de calcul. Le plus simple étant de retourner l’enveloppe et laisser libre cours à son imagination ! C’est aussi l’occasion de jeter un coup d’oeil sur les différents timbres venant d’un peu partout.
Un dernier regard sur l’écran du laboratoire d’océanographie pour voir la distance qui nous sépare de Crozet : plus grand-chose, nous touchons à notre première escale. Espérons que la météo soit clémente ! " F.Moulin

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séance de tamponnage

© Franck Moulin

Lundi 27 Mars 2017

"Les grecs ont crié : Thalassa ! Thalassa ! Nous, nous crions : Terre ! Terre !
Tôt ce matin les plus courageux sont montés sur le pont supérieur afin de voir l’île de la Possession au lever du soleil. Malgré le froid qui engourdit nos mains, les photos s’enchaînent. Quel spectacle de voir l’île de l’est au soleil, elle qui se montre souvent drapée de brume. Quelle joie de voir les manchots accompagnés le Marion Dufresne jusqu’à son mouillage. Et la base Alfred Faure qui domine la baie.
Mais vite, l’OP reprend ses droits et la salle du petit déjeuner est déjà prise d’une agitation sans commune mesure avec les jours précédents : c’est qu’il s’agit de ne pas rater « sa » rotation en hélicoptère. Tout le monde attend patiemment dans le couloir qui emmène vers l’héliport. C’est la secrétaire générale des TAAF qui inaugure la première rotation en compagnie du courrier. Le rythme est effréné et les rotations vont durer pratiquement toute la journée.
C’est notre tour, nous nous trouvons dans la situation des parachutistes mais contrairement à eux nous prenons une direction ascendante. La durée du vol ne dure qu’une minute et nous voilà accueilli par le chef de district en personne ceint de son écharpe tricolore.
Après une courte pause à la salle de vie commune de la base, nous descendons vers la manchotière : c’est l’émotion au milieu de ces milliers de manchots donnant un concert assez cacophonique pour nos oreilles non exercées. Nous les observons tout autant qu’eux nous observent. Les plus téméraires viennent même tâter avec leur bec notre comestibilité. Le temps de prendre quelques photos et de ressentir des petits coups sur les chaussures et de s’apercevoir que les chionis s’invitent aussi au contrôle. Quelques éléphants de mer paradent sur la plage tandis que d’autres, plus nombreux, font une sieste.

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Baie du Marin

© F.Moulin

Mais il est déjà temps de remonter à la base où nous attend un délicieux buffet pris en compagnie des hivernants.Et c’est la visite des laboratoires où chacun nous explique les programmes scientifiques sur lesquels ils travaillent. Puis la visite du « Bollard » permet de découvrir le lieu de nidification des grands albatros.
C’est déjà l’heure de quitter la base et d’être salué à nouveau par le chef de district.
Le vol de retour est tout aussi rapide qu’à l’aller et nous retournons sur notre cher Marion Dufresne. Quelle journée mémorable." F.Moulin

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Albatros au Bollard

© F.Moulin

Mardi 28 Mars 2017

Ce matin, la salle du petit déjeuner est beaucoup plus calme que les autres jours. En effet, une partie du personnel des TAAF et de l’IPEV a dormi sur la base Alfred Faure, nous laissant le bateau pour nous tout seul pratiquement. Nous pensons un peu ce que Marion Dufresne a dû ressentir lorsque son second, Crozet, a débarqué sur l’île. Qu’ a -t-il vu ? Qu’a t-il entendu ?
Mais nous sommes prêt pour l’embarquement à bord de l’hélicoptère qui doit nous emmener à la baie américaine (ou baie US ou BUS pour les « crozetiens ») justement là où a accosté Crozet.
Le survol de l’île est magique et l’arrivée sur la plage de sable noir est magistrale.
Nous sommes accueillis par les manchots qui viennent immédiatement voir les « manchots » qui ne sortent pas de l’eau mais qui viennent du ciel. Notre guide France nous précise tout de suite que nous ne sommes pas dans une manchotière et ce que nous ne voyons là sont des « célibataires » en échec de reproduction (c’est moins poétique mais scientifiquement précis sur la présence des manchots).

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Manchots BUS

© C.Triaureau

"Direction la « petite » manchotière qui se situe à environ 3 km de la baie. Nous traversons la plage au milieu des manchots, éléphants de mer et, surprise, près d’otarie. France nous explique qu’il est plus prudent de faire un détour stratégique face aux otaries car contrairement aux apparences, ce sont des animaux peu sociables. Nous la croyons sur parole malgré l’air angélique de ces animaux. Comme quoi, dame nature peut parfois être trompeuse.

Nous avançons sur le chemin et c’est l’occasion d’avoir un inventaire botanique de l’île avec des espèces endogènes (magnifiques choux des « kerguelen ») avec des noms se terminant souvent par « Crozetis » pour les latinistes les plus avisés et des espèces exogènes (magnifique pissenlit qui n’a malheureusement pas sa place originelle sur l’île).

Arrivée sur la petite manchotière et son concert cacophonique. Elle est en fait aussi grande que celle de la baie des marins mais elle est à l’état sauvage car l’empreinte de l’homme est quais inexistante mis à part un vague sentier sur lequel nous sommes." F.Moulin

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course poursuite

Puis après un pique-nique pris à l’abri du vent et au soleil nous sommes tentés d’imiter les éléphants de mer qui se prélassent à nos pieds. Ces animaux, s’ils ne passent que 10 % de leur temps à terre, donnent l’impression d’être les rois de la sieste.
Mais nous n’aurons pas le loisir de faire un étude comparative sur les bienfaits d’un court sommeil avec ces sympathiques mammifères marins, car il faut songer au retour. Cap vers BUS .
En attendant notre héliportage sur la plage, nous avons l’occasion de partager un moment d’intimité avec les manchots qui nous ont entouré et intégré à leur colonie. Quelle émotion de voir ces animaux à seulement quelques dizaines de centimètres de soit, le temps d’admirer leurs plumes et leurs couleurs si subtiles.
Mais un oiseau mécanique nous arrache littéralement à ce moment privilégié et c’est déjà le retour sur le Marion Dufresne.

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photo du groupe

© F.Moulin

c’est bientôt l’heure de lever l’ancre et déjà le pont supérieur est envahi par les campagnards qui quittent leurs collègues de la base Alfred Faure. Les émotions se lisent sur les visages : l’excitation de rentrer en métropole et la tristesse d’abandonner l’île, mais lorsqu’on a passé plusieurs mois sur cette terre, la quitte t-on vraiment ?
Le Marion Dufresne à mis cap à l’est vers les îles Kerguelen et une multitude d’albatros, pétrels à menton blanc… l’accompagne comme pour se mêler à cet instant si particulier. Nous longeons l’île de l’Est qui nous dévoile son côté sauvage comme pour nous avertir de notre entrée dans des contrées aux beautés fatales…

Haïku du jour par Maryline :

"Danse folle des manchots
Eau si claire, gerbes d’eau
Autour du bateau"

Mercredi 29 et Jeudi 30 Mars 2017

"Les 40 èmes rugissants se manifestent et le Marion Dufresne affronte vaillamment les vagues qui sont maintenant plus grosses. Le soleil nous a quitté à Crozet et Kerguelen nous réserve un climat plus austral.
A bord, une équipe scientifique travaille sur le projet SOCLIM (Southern Ocean and climate). Le responsable du programme nous explique, lors d’une conférence, qu’il cherche à comprendre la capture du C02 par l’océan austral, un des plus grands puits de CO2 de la planète. Avec force schémas et explications très didactiques, nous commençons à comprendre les paramètres à suivre et le pourquoi des capteurs largués en octobre de l’année dernière. Le Marion Dufresne est chargé de les récupérer au-delà du 50ème parallèle lors de cette OP 1.
A l’issue de l’exposé, nous sommes fiers de participer à notre niveau à un tel programme.
Nous nous rapprochons de plus en plus des Kerguelen et les discussions sur les conditions météo vont bon train : climat tempéré ou climat austral ? Les prévisions disponibles à la passerelle distillent l’espoir d’une météo clémente. Notre périple à Kerguelen devrait donc être rythmé par les aléas du temps et la question qui nous taraude est la suivante : l’hélicoptère arrivera t-il à décoller ? Pourrons nous passer les nuits en cabane selon le planning prévisionnel ? " F.Moulin

Vendredi 31 mars et samedi 1er avril 2017

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arrivée à Kerguelen

© D.Kerautret

"J’m’appelle Guelen, mais on dit Ker

A la vigie, les marins criaient Kerre ! Réveillé en sursaut à 4h54, rempli d’un rêve agité de bonbons qui se font croquer par des orques (1), je me dis qu’on doit être en vue de la côte. Peut-être même qu’on l’aperçoit malgré la nuit noire et avec un peu d’auto-conviction, par le sabord de la cabine ? Mais oui ! Je discerne, dans la pénombre, une masse plus sombre, mais surtout deux lumières clignotantes au lointain, en tout cas je crois en voir deux, une rouge et une blanche.

Dix minutes plus tard, il n’y a qu’un feu et c’est ce clignotement blanc très perceptible désormais : trois éclats groupés 1,2,3 puis un noir de 6 secondes. Le cycle s’étale sur 12 secondes. Je suis excité comme une mouche sans aile et, ne tenant plus en place, je réveille Bastien. J’ai en effet la chance de partager ma cabine avec le chef de l’unité Phares et Balises du sud de l’Océan Indien, Réunion, Australes, Eparses. Bastien m’écoute et, en grand professionnel, sans lever la tête de l’oreiller, me répond tranquillement : c’est le feu du Murray, ça veut dire qu’on est entré dans le golfe du Morbihan !

A 5h20 on distingue clairement la silhouette de l’archipel qui se déploie, verticale, à bâbord puis ce feu réconfortant est vite distancé. Le phare de Murray est derrière nous tandis que devant, deux feux clignotent, rouges ; c’est l’alignement bâbord de Port au Français, à 329°, que l’on va atteindre, puis dépasser puis voir s’éteindre, dans ce dénouement lent, inexorable. Nous sommes dans la baie de l’aurore australe.

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Kerguelen

A l’intérieur, derrière les vitres fumées de la passerelle, le Commandant Dudouit égrène au Second les mesures de caps à tenir dans le silence et une concentration remarquable, et l’on vire doucement sur tribord. Le jour pointe, on a l’impression de faire du sur-place jusqu’au climax attendu où l’ancre est envoyée, une première fois. Deux hommes à la proue sont à la manœuvre. Un troisième est monté dans la grue. A tribord, la côte n’est pas loin, deux feux verts, à 58°, clignotent, comme un nouveau signal, répondant à ceux de bâbord et comme témoins de la quiétude du havre qu’ils semblent annoncer. Bastien a rejoint, lui aussi, la passerelle pour vérifier la synchronisation de ses feux. Une longue demi-heure s’écoule tandis que le Marion Dufresne se positionne dans le courant de mer, avant que l’ancre ne soit envoyée une seconde fois. Dans ce moment de convergence collective des volontés des hommes, (et de la sujétion des machines), tendus vers le même objectif, où l’acuité de tous est à son maximum, le temps est suspendu. Les sens sont à vifs, captant toute parcelle de cet air de l’aube, de la saveur magique de cet instant, du privilège de jouir de cette arrivée à Kerguelen dans la docilité des éléments ! Des cormorans remontent le long du navire, la terre est présente, proche ; sur l’horizon se détache le radôme blanc de la station du CNES et plus près, les bâtiments de la base, une route, et même une voiture en mouvement, signe que Port au Français, (PAF pour les intimes), s’est éveillé.

Dans l’intervalle, tout le bateau s’est animé. Au restaurant le petit déjeuner bat son plein. Chacun commente les prochains départs sur l’île alors que les premières rotations d’hélicoptère vont commencer. On va de l’avant, la traversée est un souvenir. Le chevalier de la maison Guelen, qui n’avait pas débarqué lui-même à terre lors de la découverte et de la prise de possession de l’île en 1772, (ni davantage lors de sa seconde visite), parait à 1000 lieux de notre petit matin favorable, quand il évoque une île de la désolation qui, pour nous, est d’ores-et-déjà Ker bonne heure." L.Dreano

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cirque chateau

C’est le jour J pour le débarquement pour « grande terre » sur l’île de Kerguelen.
Arrivé sur place, c’est le choc. Nous avons l’impression d’un territoire grandiose en regardant les paysages autour de nous. Benoît notre guide de la réserve naturelle nous souhaite la bienvenue et nous donne l’origine de la toponymie du lieu : les crêtes qui nous entourent semblent découpées à l’image de créneau d’un château.

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cascade château

Nous entamons notre randonnée avec une vue magnifique sur la cascade du cirque. Nous marchons tantôt sur des sols uniquement recouvertes de cailloux, tantôt sur des « pelouses » qui s’avéreront vite être des fondrières : la suite de la randonnée va vite nous faire comprendre pourquoi les bottes restent la chaussure de prédilection des randonneurs et plusieurs d’entre nous vont même sonder la profondeur de ces fondrières. Nous atteignons l’épaule et la vue sur la baie du Morbihan est tout simplement « à couper le souffle ».

Inondés par un soleil radieux (ce qui est assez rare aux Kerguelen) nous pouvons apercevoir le Marion Dufresne à son mouillage. Il semble si proche et si lointain. D’ailleurs notre guide nous propose un petit jeu et d’estimer la distance qui nous sépare du bateau : tout le monde se trompe énormément et là ou les plus pessimistes estimaient une distance de 4 km, c’est pratiquement le double qu’il faut compter (le GPS est là pour nous ramener à la réalité).
Nous continuons notre progression vers la cabane Jacky et l’arrivée au bout d’un plateau nous amène au bord d’une immense vallée glacière : l’impression du départ se confirme. Nous sommes face à un territoire très vaste.

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vallée glaciaire

Puis c’est la descente et au détour du sentier nous tombons sur la cabane, lovée auprès d’une petite rivière. Après s’être confortablement installés, nous allons à la pêche à la truite afin d’améliorer notre repas du soir. Malheureusement la pêche miraculeuse n’aura pas lieu (une petite truite de 10 cm prise par Clémence qui a demandé et obtenu sa grâce : la truite est repartie libre).
Nous rentrons un peu penaud à la cabane mais un bon plat de pâtes ainsi que d’excellentes entrecôtes nous font vite oublier nos déboires piscicoles.
Après une nuit réparatrice et un léger concert de ronflement, nous repartons le lendemain sous un temps un peu plus conforme à Kerguelen : pluie, soleil et un soupçon de vent.
Nous traversons un paysage lunaire. Nous rejoignons le littoral et nous admirons des manchots papous prenant la fuite à notre arrivée, des éléphants de mer en pleine mue, une otarie qui nous « charge » afin d’affirmer ses droits sur son territoire, des goélands, des skuas, des sternes et une multitude de lapins (véritables fossoyeur des choux de kerguelen, à défaut de carotte).

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manchots papous

© D.Kerautret

"Nous arrivons sur la base de « Port aux français » où règne une très forte agitation : Il faut remplir les différents entrepôts avant que la météo mette un terme à ce balai incessant entre le Marion Dufresne et le quai de débarquement. Le nombre de personnel résidents à P.A.F est nettement plus important qu’à Crozet donc les besoins sont donc nécessairement plus important.
Nous en profitons pour visiter la base et après la visite d’une très accueillante bibliothèque, nous allons vite poster nos lettres auprès du Gérant Postal et récupérer des précieux tampons. Le chef de district nous invite à la « résidence », son lieu de vie et de travail. Le « salon-salle de réunion » jouit d’une vue époustouflante, non seulement sur la baie du Morbihan mais aussi sur les montagnes et notamment le mont Ross (distant de 60 km… pardon, de 7 jours de marche) point culminant de ce territoire du bout du monde.
Après une visite à la serre reconvertie en lieu de détente (boulodrome, jacuzzi et accessoirement salle des fêtes), l’hélicoptère vient déjà nous chercher pour nous ramener sur le Marion Dufresne." F.Moulin

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base PAF

© D.Kerautret

Haïku du jour par Maryline :

"Yeux grand ouverts
Paysages insoumis
Emerveillement"

Dimanche 2 avril et lundi 3 avril 2017

"Ce matin c’est la permutation de nos deux groupes.
Pour nous direction « Cabane Laboureur ».
Le vol en hélicoptère dure environ 15 minutes : c’est l’émerveillement ! Nous survolons le golfe du Morbihan et nous voyons un chapelet d’îles émergeant de la mer. La météo est avec nous : toujours clémente. Nous apercevons une cabane au fond d’une crique, l’hélicoptère descend : c’est la cabane Laboureur. Nous atterrissons sur une presqu’île en faisant fuir des innombrables lapins : c’est le paradis !

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vue de laboureur

© F.Moulin

Nous nous installons très vite puis nous partons immédiatement en randonnée. Objectif : une cascade où nous pourrons pêcher la truite.
Nous marchons au milieu de vallées glaciaires et longeons de nombreux lacs. Nous nous croyons dans des vallées de haute montagne et Benoît nous annonce notre altitude très élevée : 28 mètres !

Dès lors nous ne savons plus très bien si les lacs que nous côtoyons sont des lacs d’eau douce ou des bras de mer. Seuls les goélands nous donnent des indices.
Nous débouchons finalement sur un long bras de mer qui évoque un fjord norvégien entouré de ces falaises plongeant dans la mer. Nous atteignons la cascade tant convoitée et après un pique-nique à l’abri du vent, commence la séance de pêche. Si les jours précédents la pêche ne fut pas miraculeuse, ici elle fut tout simplement prodigieuse : une truite de plus de 65 cm ! A faire pâlir les pêcheurs les plus expérimentés. Cette fois fois ci, pas de pitié : elle finira dans notre assiette. Le records « kerguélien » est toutefois de 1,10 m nous annonce Benoît mais nous sommes contents de connaître un bon « coin à truite » de la région.
Le dîner fût « pantagruelique » mais le plus laborieux fût de lever les filets avec des lames émoussées : coriace la truite !

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truite de Kerguelen

Lundi 3 avril : nuit courte mais réparatrice. Nous avons toute la matinée devant nous pour explorer les alentours. Nous montons sur le plateau dominant le « bras Laboureur » sous un soleil radieux. Décidément la météo est avec nous. La vue est : superbe-magnifique- à couper le souffle. Même le mont Ross, point culminant des Kerguelen, se montre dans toute sa splendeur.
Mais déjà nous devons rentrer car l’hélicoptère est en route pour venir nous enlever de ce petit joyau.

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Mont Ross

© F.Moulin

"Vers la cabane Jacky ce matin, il y a vent. Le vent fou qui pousse, qui freine, le vent qui bouscule et les fortes rafales qui renversent. La traversée de ce plateau est en soi assez physique, mais avec ce vent le parcours est devenu éprouvant. Pourquoi se plaindre ? Nous aurions pu faire la même chose sous la pluie ou la neige !
Au bout de l’effort, nous atteignons la cabane Jacky située de l’autre côté du versant à proximité de la rivière du Val Studer. Après avoir récupéré et repris quelques forces, nous suivons le cours de la rivière avant de revenir à la cabane où Louise nous initie à un jeu de cartes local, le Ker Jack, aux règles subtiles, avant le dîner.
Une bonne nuit réparatrice et demain sera un autre jour…

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cascade château

Ce matin le vent est bien tombé et c’est d’humeur sereine que le groupe entame un retour pédestre vers Port-aux-Français. Sous le soleil, nous suivons le cours apaisé de la rivière Struder jusqu’à son embouchure. Au bord de la rivière, plusieurs petits groupes d’éléphants de mer se prélassent, indifférents à notre présence. Quelques jeunes mâles s’entrainent aux violents combats qu’ils devront mener plus tard pour régner sur un harem.
En suivant le littoral, nous rencontrerons plusieurs de ces animaux étendus sur le sable ou le galet des plages ou bien vautrés dans un épais lit d’algues séchées. La sieste est à terre leur activité principale alors qu’en mer ils sont de redoutables plongeurs.L’observation de la faune n’est pas encore terminée. Nichée sur une petite falaise, une colonie de cormorans royaux parade pour nous. Quelques manchots papous se déplacent en sautillant pour regagner leur nid.
En début d’après-midi, nous rejoignons Port-aux-Français où nous attend le Marion Dufresne, marquant ainsi le terme de deux journées d’escapade à travers les coins secrets de terres australes." JJ.Moreau

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Une partie du groupe à Laboureur

© F.Moulin

Haïku du jour par Maryline Vedrenne

"Marche dans le vent
Déroutante, Louise et
Son Ker-jack gagnant"

Réserv’natons-nous par Laurent Dreano

"Kergelensis, le Pringlea Antiscorbutica, dit chou de Kerguelen, (Kerchou pour les intimes), espèce native, a été tant prédaté (*) par le lapin qu’on n’en trouve plus guère, sauf à flanc de falaise ou dans des endroits cuniculinaccessibilis.

(*) Et déjà, vous demandez vous, peut-on prédater un chou ? Dévorer serait sans doute un verbe plus approprié. Mais prédater est un néologisme répandu chez les chercheurs, dont on fait fort usage ici.

Si tu rencontres Kerchou, tu ne dois pas tenter de le goûter, c’est interdit. De toute façon, c’est un amer, tout juste bon à fabriquer des digestifs italiens.

Si tu attrapes un lapin en train de brouter le chou, tu peux, en invoquant la légitime biodéfense, en faire un civet, sans t’inquiéter d’avoir un arrêté préfectoral t’y autorisant. Par contre ; dans le cas où le lapin se transforme en B.L.O. (bête à longue oreilles), c’est que tu es en mer. Le lapin devient alors « mammifère importé en réserve marine » et tu ne peux plus le chasser. Ce qui tombe bien car ça ne se fait pas de déguster du lapin sur un bateau sans courir droit au naufrage !

Malgré son nom prédestiné, Pringleo Phaga, le papillon sans aile, ne mange plus de choux depuis longtemps, lui non plus. Pringleo Phaga et Anatheranta Aptera, la célèbre mouche sans aile, sont prédatés par Merizodus Soledadinus, coléoptère carnivore qui est une espèce importée (le fameux petit carabe, clandestin des plantes fourragères, comme si bien décrit par Clément, arriva à Port Couvreux en 1913). Conclusion, tu traqueras le coléoptère et protégeras la mouche.

Zobi la mouche peut donc devenir ici Bizo sans aile, et sans changer de sexe ; (puisqu’on est en hémisphère austral, la licence poétique permet de tout inverser). Elle n’a toutefois rien à voir avec Bizet, le mouton, qui n’a pas composé de musique à la gloire des toréadors, et qui n’est d’ailleurs plus un Bizet 100%, car il a été croisé avec du Mérinos et de l’Ile de France. Les jours de Bizet sont comptés à Kerguelen puisqu’il ne subsiste que deux béliers, se partageant l’île Longue, avec le Mouflon unique (qui n’est pas un avatar du formulaire unique) ; la GPA/PMA pour les ovins n’est pas autorisée dans les TAAF.

La truite est un poisson d’eau douce ; tu peux, à l’instar de Camille, Benoit ou Clémence, la ferrer en rivière, si la saison est ouverte. Mais qu’elle s’avise d’être truite de mer et alors, réserve marine oblige, tu ne peux plus la pécho. Il en va de même pour l’omble-chevalier. Quant à la moule, aussi bien accrochée à son rocher qu’un chou de K, elle ne se ramasse plus sur l’archipel depuis l’extension de la réserve Segolene Royalensis.

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coussins d’Azorelles

Tu éviteras d’abimer les verts et délicats coussinets d’Azorelle et tu respecteras la native Acaena Magellanica, que tu peux fouler avec modération, à condition de ne pas en rapporter avec toi, ce qui ne va pas de soi car l’Acaena s’invitera d’elle-même sur ta polaire et tes mollets. Tu t’émerveilleras de la fougère minuscule Hymenophyllum Peltatum que tu découvriras, planquée dans une cavité à flanc de rocher, grâce au flair infaillible de Louise, qui saura dénicher également, pour ta curiosité, ces petits formats, Colobanthus Kergelensus, cousine naine du Protea d’Afrique du Sud ou encore Crassula Moschata, la rouge moquette des bords de mer.

Tu apprendras que Nautodiscus Crozetensis que tu as repéré dans l’élevage remarquable de Benjamin à Alfred Faure, peint comme un œuf de Pâques pour être plus reconnaissable, n’a pas migré à Kerguelen. Malgré sa taille au-delà du discret et sa capacité à parcourir de grandes distances sous les cailloux, (comme le démontrent avec maestria les recherches appliquées du programme Ecobio 136), le gastéropode de Crozet ne s’est pas planqué dans un transfert de salade interdistrict.

Merci infiniment à tous les agents de la réserve naturelle et tous les scientifiques en manip qui sont des puits de connaissance et de générosité pour nous aider à progresser vers une meilleure compréhension de cet environnement naturel, à la fois extraordinaire et si fragile.

Si Jean de Lafontaine avait connu Kerguelen, nul doute qu’il en aurait fait un terrain d’inspiration ; ceci méritait bien un hommage, façon réserve naturelle et sans morale."

Le chou et le BLO

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chou de kerguelen

Nota : pour la bonne poursuite du voyage,
cette fable ne sera pas déclamée à voix haute sur le Marion Dufresne

Sur un archipel battu par les vents
Poussait le roi des Pringlea.
Moultes lapins, par verdeur attirés,
Croquaient Kerchou à satiété.

Jugeant prochaine sa fin préméditée,
Le chou alla voir les hommes verts.
Que ferez-vous de ma postérité ?
S’enquit le bio joyau de Ker.

Tu parles, fier crucifère, avec raison,
C’est là un souci légitime.
Procédons donc comme pour la légine
Et plaçons, par chou, un troufion.

La sentinelle postée vient de la mer,
En plaise au chou, elle veille à terre.
Gardienne vigilante, elle ne craint rien,
Sauf un mauvais coup du lapin.

Si ce dernier se fait peindre en crétin,
Il sait effrayer le marin.
Comme avec l’homme, descendu d’un rafiot,
Il peut le mener en bateau.

Vient le moment de la négociation.
« Et si tu étais sur les flots,
Prendrais-tu l’chou pour un amer du coin ? »
Demande l’insidieux B.L.O.

« Malchanceuse bête à longues oreilles,
Tu n’en feras pas tes choux gras.
On le dénomme Antiscorbutica.
Moins toi que lui, dans ma corbeille ! »

A ces mots le bleu sort un coutelas,
D’un coup il occis le lapereau.
Sans ménagement, sectionne le chou
Et met les deux dans son cabas.

Amorale est cette farce
Qui laisse dans l’embarras
Dit que pour un bon repas
L’homme peut tout et son contraire
Et que, chou vitaminé,
On n’en est pas moins dindon.

Laurent Dreano

Mardi 4 avril 2017

Le Marion Dufresne lève l’ancre. Certains d’entre nous se retrouvent à la passerelle pour observer la maneuvre. Aujourd’hui nous allons à « Port Jeanne d’Arc » ou PJDA (prononcez pejida) selon le dialecte local. Silence, le commandant et l’équipage sont à la manœuvre. Le Marion Dufresne va passer entre les îles du golfe du Morbihan et il n’est pas question de heurter les rochers. Concentration maximale pour ne pas dévier de « LA » route connue : mesure au compas, radar en alerte… nous nous faisons tout petit dans un coin en scrutant les visages fermés de l’équipage. L’affaire est sérieuse.
Le soleil éclaire le mont Ross qui reste coiffé d’un nuage. Il ne sera pas possible de le voir dans son intégralité. Une petite agitation anime les agents de la réserve naturelle : des dauphins de Commerson nous accompagne. Puis le bateau s’arrête le long de l’île longue.

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hélice

© F.Moulin

Nous débarquerons à Port Jeanne d’Arc par la voie aérienne après avoir déposé sur l’île « Château » des ornithologues. Nous emmenons avec nous un animal exogène à savoir un bébé manchot empereur du nom de « Fluffy ». La mascotte de Crozet le temps d’une année qui rentre en Métropole raconter ces aventures aux élèves de primaires. Nous avons demandés aux gardiens de la RN ainsi qu’à la secrétaire générale des TAAF une dérogation spéciale pour l’introduction de cette espèce : elle nous a été accordée.
Port Jeanne d’Arc est une ancienne baleinière à terre. Elle a été construite en 1908 et s’est arrêtée vers 1930. Nous passons la matinée à arpenter les restes de cette usine en compagnie de Luc (responsable de la réserve naturelle) et de Fluffy. Avec force détail, Luc nous raconte la terrible histoire de cette usine. Elle fait aujourd’hui partie du patrimoine des Kerguelen et raconte une des tentatives d’implantation de l’homme sur cette terre du bout du monde. Mais nous entendons le bruit de l’hélicoptère qui donne le signal de retour sur le Marion Dufresne. " F.Moulin

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Fluffy à PJDA

© F.Moulin

Haïku du jour par Maryline :

"Brunes ferrailles oubliées
Petites vies déchiquetées
En vain, nous passons"

Mercredi 5 avril 2017

Ce matin, levé de bonne heure. La mission est d’importance. Il faut récupérer la balise SOCLIM qui mesure et prend des échantillons depuis le mois d’octobre et qui doit permettre de comprendre les phénomènes de capture du CO2. Nous avons franchi le 50ème parallèle cette nuit et nous sommes de plain-pied dans les 50èmes hurlants.
Tôt ce matin, le signal de localisation est reçu et la balise toujours « vivante ».
6H30, l’ordre de largage est donné à la balise qui gît par plus de 500m de fonds. Le système fonctionne et la balise commence sa remontée à la vitesse de 1 m/s.
Le zodiac est mis à l’eau et se dirige avec ses 2 courageux marins qui ont pour mission d’arrimer la balise.
6h35, la coiffe orange apparaît à l’horizon et le zodiac est à proximité. Le Marion Dufresne commence sa manœuvre d’approche dans une mer relativement clémente à cette latitude (creux de 3 m environ). Il démontre une fois de plus son potentiel et ce pour quoi il a été conçu : faire des manœuvres précises tout en douceur grâce à sa propulsion électrique et son système de positionnement dynamique.
La coiffe orange se fait de plus en plus précise puis c’est l’extraction délicate de l’eau. La voilà, telle une méduse accrochée au bout d’un filin comportant ses précieux échantillons et appareils. La prise est belle, plus de 300 kg.

L’équipe scientifique respire et la balise à peine posée sur le pont, commence la récolte des données qui seront exploitées à terre. Mission accomplie, il ne reste plus que deux autres balises à récupérer et la mission sera une réussite intégrale. Mais la mer se fait de plus en plus forte et les opérations sont interrompues. Prochaine fenêtre, jeudi 6 avril en début d’après midi.

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Meduse

© F.Moulin

Jeudi 6 avril 2017

Dans les 50e hurlants, Marie-Claude, voileuse voyageuse, a le privilège de barrer le Marduf ce matin.

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Marie-Claude à la barre

© D.Kerautret

"Ce matin une conférence très instructive sur la réglementation et la gestion des ressources halieutiques dans les mers australes et les îles éparses. La légine, la langouste et le thon sont les poissons emblématiques de ces mers et les TAAF veillent à la bonne application des quotas et confient à la marine nationale la chasse aux pêcheurs illégaux et des missions d’observation.
Mais à peine la conférence terminée, une nouvelle se répand comme une traînée de poudre : la pêche aux balises SOCLIM vient de recommencer. Tout le monde est un peu pris de court car la fenêtre météo était prévue en début d’après midi.
Nous apercevons des bouées oranges ainsi que le support de la balise ARGOS. Le capteur mesurant la vitesse du courant est promptement ramené à bord et l’équipe scientifique récupère précieusement les capteurs.
Le début d’après midi est marqué par la récupération de la 3ème et dernière balise. L’opération est encore plus vite menée et le précieux capteur pris en charge illico.
C’est le carton plein, nous ressentons de la joie pour l’équipe scientifique qui a pu récupérer ces balises et capteurs et en même temps nous avons l’impression d’avoir vécu un moment rare et intense." F.Moulin

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Précieux capteurs

© F.Moulin

Vendredi 7 avril

"La journée est compromise car le brouillard s’est invité empêchant toutes les manœuvres de l’hélicoptère. Il attend les fenêtres météo pour approvisionner les cabanes situées dans le secteur de la baie d’Audierne. Finalement ce ravitaillement sera annulé et il devra être effectué a dos d’homme par chaque personne se rendant dans ses cabanes. Une autre mission attend l’hélicoptère : ramener les ornithologues partis étudier les oiseaux sur l’île sourcil noir et les agents de la réserve partis baguer les poussins pétrel blanc sur l’île haute. Ce sera chose faite en milieu d’après midi car l’éclaircie météo tant attendue est enfin arrivée.

Une jeune campagnarde nous fait partager le sujet de son étude concernant le comportement des mitochondrie des cellules musculaires des manchots royaux. Nous nous rendons compte de la motivation de ces jeunes chercheurs pour mener à bien leur programme afin d’alimenter en données les universités.
Le début de soirée sera des plus agréable car l’équipe scientifique de SOCLIM fête le succès intégral de la mission autour d’un pot. Le chef de projet nous avouera qu’il n’avait pas connu de mission océanographique aussi courte, aussi intense et aussi stressante." F.Moulin

Samedi 8 avril et dimanche 9 avril

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Trajet MD

© F.Moulin

"C’est le départ de Kerguelen . Corne de brume du Marion Dufresne : réponse par feu de Bengale et fusée de détresse par les hivernants restés sur la base, cris et applaudissements par les campagnards sur le pont supérieur saluant leurs collègues, amis, complices restés à terre.
Nous longeons une dernière fois les côtes de la baie du Morbihan en passant au milieu des îles. Un vol de cormorans semble accompagner le bateau comme pour lui indiquer la voie à suivre afin de quitter l’île.
Puis c’est la passe royale qui indique notre entrée dans l’océan austral et notre sortie définitive de l’archipel de Kerguelen et de sa baie protectrice. Nous apprendrons plus tard la toponymie si particulière de l’archipel et de son lien très étroit avec tentatives successives de l’homme pour s’implanter sur cette terre où finalement il n’est pas adapté et tout juste toléré. Île de la désolation ? Plutôt île de la contemplation pour certains, île de la compréhension pour d’autres.
Mais déjà nous nous projetons vers St Paul et ses « oubliés » et vers Amsterdam, dernières terres australes françaises et 3ème district de notre voyage." F.Moulin

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Départ MD

© F.Moulin

"Le séjour à Port-aux-Français s’achève plus tôt que prévu, au grand dam des passagers qui avaient envisagé de visiter les coins secrets de la base et déjeuner à Ti Ker, le restaurant local.
Une nouvelle fois, notre Commandant a décidé de ruser avec la météo et d’avancer l’heure de l’appareillage d’une demi-journée pour éviter qu’une forte dépression ne nous rattrape.
Séquence émotion que ceux-ci, déjà nostalgiques, vivent à l’arrière du bateau alors que la terre s’éloigne derrière eux.
Sous un pâle soleil et plein vent arrière, le Marion quitte le golfe du Morbihan. Moment unique de contemplation sur le pont supérieur partagé par de nombreux passagers.
Le ciel se couvre dès la sortie du golfe. De nombreux cormorans royaux nous accompagnent en longeant la côte sud de l’île. Déjà, on entame la route du retour…
La côte de Kerguelen s’estompe peu à peu. Le vent forcit, la mer se creuse et blanchit. Ca bouge beaucoup à bord. Le Commandant pousse les feux au maximum pour échapper à la dépression. Dans deux jours, nous atteindrons l’île Saint-Paul puis l’île Amsterdam…" J.J Moreau

Lundi 10 avril → jeudi 13 avril par F.Moulin

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Vue cratère St Paul

© F.Moulin

"Lever de soleil sur l’île des oubliés de St Paul : mini St Marin avec le cratère si bien formé. Des otaries se prélassent sur les plages d’entrée du cratère.
Le temps de démarrer l’hélicoptère et nous voilà pour un survol magique de l’île.
Mais il ne faut pas s’attarder, Amsterdam nous attend. L’île se dévoile quelques heures plus tard et nous sommes très vite héliportés sur la Drop Zone de la base Martin de Vivies. Nous ne traînons pas et direction la cabane Ribault pour nos 2 prochaines nuits sur l’île. Nous devons traverser « un champ » d’otaries qui grognent à notre passage pour nous impressionner et s’enfuient devant nous. Les bébés otaries « les poups »font de même mais poussent des cris semblables aux agneaux ou chevreaux selon sa sensibilité."

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poups

Mardi 11 avril
"Levé tôt pour rejoindre la salle de vie ou nous prenons un copieux petit déjeuner. Nous attendons l’autre groupe ayant passé la nuit à la cabane Antonelli. Puis c’est le début de la visite de l’île avec une randonnée vers le grand bois de phylica qui est le vestige de la forêt primaire. Nous allons admirer la mer et la côte depuis BMG dont l’origine de l’acronyme restera un mystère. En regardant le paysage, nous constatons la dualité de l’île : un étage subtropical jusqu’à mi pente, un étage austral pour les hauteurs. Amsterdam marque bien la limite des terres australes.
L’après midi sera consacrée à la visite de la marre aux éléphants peuplée de … poups et otaries. Là aussi la toponymie restera un mystère."

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otarie

Mercredi 12 avril
"Opération très importante ce matin : plantation de phylica. Après les explications de Florian (garde de la Réserve Natonale), chacun d’entre nous choisit un arbre qu’il va planter dans un endroit convenablement choisit par notre guide. Nous contribuons ainsi au reboisement de l’île (inscrit au plan de gestion de la réserve).
Nous prenons ensuite la direction de Pointe Bénédicte (ou pointe B) en observant au loin un groupe d’orques. Un laboratoire d’étude de l’atmosphère se situe à cette pointe ou la qualité est remarquable car très peu polluée. C’est ce que nous explique Pierre-Yves et Marine qui recueillent régulièrement des échantillons d’air afin qu’ils soient analysés dans les laboratoires de Grenoble et de Saclay. Ils font des mesures in situ du CO2, du méthane, du monoxyde de carbone ainsi que la teneur en mercure de l’atmosphère. Nous comprenons vite le lien qu’il y a entre ces mesures et celles de la mission SOCLIM car AMSTERDAM mesure entre autres des flux de masse d’air (chargée en CO2) et SOCLIM analyse leur absorption par l’océan : le cycle est bouclé. Et dire qu’une grande partie de ces phénomènes se passent dans des contrées si isolées du monde. C’est pour cela que le laboratoire de mesure de pointe Bénédicte fait partie des références utilisées par le GIEC."

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air pur

Jeudi 13 avril
"Après une nuit dans la cabane Antonelli située au bord d’un magnifique cratère, dernière matinée sur le district et nous visitons les différents points stratégiques de la base avec notamment la station de traitement de l’eau. En effet l’eau est une ressource précieuse sur l’île qui ne dispose pas de point d’eau permanent. C’est donc l’eau de pluie qui est récupérée et traitée afin de subvenir aux besoins quotidiens. Le bâtiment ayant consommé le moins d’eau est récompensé chaque semaine.
Nous sommes invité ensuite par le chef de district dans la résidence qui fait office de lieu de réunion, de mairie… Il nous explique le rôle et les missions attendues du chef de district et de l’organisation de la petite communauté (20 personnes en hiver et qui monte jusqu’à une trentaine durant l’été australe). Le buffet qui nous est proposé avant notre départ est somptueux avec au menu de la langouste pêchée « au casier » et de la légine : nos hôtes nous ont vraiment choyés.

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Orque

@K.Roseau

Nous repartons déjà vers notre prochaine destination et contrairement aux autres fois, ce sont les orques qui nous montrent la voie à suivre en nous faisant un ballet aquatique (plongeon, retournement et fouettement de queue) que seuls ces mammifères marins peuvent nous donner.
Mais avant de quitter définitivement Amsterdam, nous faisons un détour par les falaises d’Entrecasteaux (réserve intégrale) afin de récupérer du matériel. Ces falaises sont majestueuses : un vrai sanctuaire pour les albatros à bec jaune abritant 70 % de la population mondiale. Cette île est vraiment merveilleuse."

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falaises d entrecasteaux

© Gabriel Rodriguez

Le Rivage des Scirpes par L.Dreano

"Il y a quelque chose de plaisant à parcourir une lande encore inconnue, dans la douceur d’une fin d’après-midi d’avril sous le 37eème parallèle, au sud de l’océan indien, et dans la fraicheur vivifiante d’un grain venu de l’ouest, -(histoire de vous rappeler qu’une tenue pour se protéger de la pluie était pourtant indispensable)-, dans ce climat plus tempéré, annoncé comme subtropical.

Les averses se succèdent et nous sommes rapidement trempés, tant par ce qui nous tombe dessus que par le contact avec la végétation. Nous marchons en effet sur la houlque, froissant les herbes hautes, écrasant des joncs d’un coté et foulant des scirpes de l’autre. Les scirpes sont bien là. Ficinia nodosa, Cypéracés indigènes d’Amsterdam, ils veillent, tels des guetteurs dans tout le pays-bas. Ils sont l’une des métaphores de cette vie sur l’île, organisés en buissons, solidaires comme la vingtaine d’hivernants qui font vivre la base Martin-de-Viviès, vigilants à toute ingression, arborant fièrement leurs petites touffes inflorescentes, rondes et brunes. Notre démarche respecte la consigne « Reznat » puisque les joncs, espèce invasive, soumise au pliage et à la semelle de l’homme, n’auront pas les égards que nous réservons à leurs nobles cousins autochtones ; tous deux pourtant égaux devant l’eau du ciel qui ruisselle généreusement sur les longues feuilles, et sur nous avec.

L’odeur fraiche qui monte des herbes mouillées exalte ce paysage. Elle ravive un sentiment de plénitude et confirme aussi celui, que nous sommes loin des otaries.
Car, à Amsterdam (Hamster pour les niais, Am’s pour les Taafiens), il faudra bien dire un mot des otaries.

Nous n’irons pas jusqu’au pays haut, qui est encore dans le nuage, au-delà du cratère de l’Olympe, de l’invisible Mont de la Dives et jusqu’au lointain plateau des tourbières, sanctuaire de l’Alba d’Am’s, qui conserve des caractéristiques subantarctiques. Nous demeurons à flanc de volcan et cheminons dans la direction de la cabane Antonelli, où, de son balcon, la vue sur la mer permet de scruter la moindre silhouette à l’horizon et de voir une flottille arriver. Depuis septembre dernier, point d’Armada. Mis à part le Marion Dufresne, revenu en janvier, seuls trois bateaux ont été signalés croisant au large, dont le navire de pêche l’Austral, et la frégate Nivose. Aucun ne s’est arrêté à Amsterdam et le débarquement spéculé demeure à l’état d’illusion. C’est le paradoxe d’une île, aperçue dès 1522 par les compagnons de Magellan, et qui a hébergé, depuis lors, bien des naufragés.

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Antonelli

Déjà nous avons compris que l’attente de l’invasion prend ici d’autres avatars et que la défense s’est organisée contre d’autres menaces ; pour rétablir ou maintenir la diversité et la richesse des origines. Chimère ou non, la perspective de l’appauvrissement écologique annoncé n’a pas figé l’opiniâtreté des assiégés putatifs et nos deux rangers de la Reznat, Corentin et Florian, tout de vert et d’ardeur vêtus, en sont bien la preuve éclatante.

Perchée au dessus de l’oppidum de lave du cratère éponyme qui abrite un bosquet de Cripotmeria japonica ainsi qu’un… pommier, -autres mercenaires sylvestres et dociles, en garnison et en veille eux aussi-, la petite cabane Antonelli (du nom de François Antonelli, adjoint technique à la météorologie, mort en 1968 dans l’exercice de ses fonctions) est un nouveau trésor, comme l’était la cabane Jules Laboureur à Kerguelen. On est saisi, à son approche, par le silence qui s’est imposé ostensiblement et qui s’infiltre dans tous nos pores, tandis que s’insinue l’humidité dans nos chaussettes. Ecouter le silence ! Ceci ne nous est pas arrivé depuis le début de ce voyage, rythmé de bout en bout par différents vrombissements d’origine mécanique, naturelle ou animale, et preuve en l’occurrence que les otaries ne montent pas jusqu’ici.
Car il faudra bien dire un mot des otaries.

Retranchés dans l’espace sobre et exigu de la cabane, à la lumière de la bougie, nous percevons grâce à Florian et Corentin, les merveilles, les mystères et les presciences d’Amsterdam. Nous découvrons Phylica arborea, le seul arbre natif des trois districts austraux. Nous apprendrons dans les jours suivants à mieux le connaître, à sentir le parfum de miel qui exhale de ses fleurs ; jusqu’à adopter un individu encore juvénile que nous irons chacun planter dans la lande comme un fils adoptif. Phylica, de la famille des Rhamnacées, un clan digne d’une tragédie grecque, seul occupant indigène, par le passé, du bas pays, venu de l’archipel Tristan Da Cunha, selon les dires d’un Albatros, était, tel un phénix, proche de l’extinction après plusieurs incendies. Encore récemment, les hommes avaient fait pousser des patates au milieu du dernier boisement, s’insurge l’un de nos cicérones. Phylica est aujourd’hui la régénérescence d’Amsterdam, sa troupe de fantassins, en constitution, prête à reconquérir son destin, telle la forêt de Birman marchant face à Macbeth.

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Phylica

On nous renseigne sur Jasus paulensis qui dans l’ordre des célébrités vient ici, il faut le reconnaître, avant Phylica. Nous sommes, en conséquence, mis au devoir d’étudier in petto la langouste sous forme de travaux gustatifs. Une question se pose derechef, pourquoi peut-on pécho la langouste d’Am’s quand on n’a pas le droit de ramasser des moules à Ker ? C’est un niveau de protection différent m’expliquera plus tard Clément, le chef des hommes verts. Et tant mieux, nous dirons-nous, en constatant qu’après trois jours de gavage scientifique régulier, nous avons tenu le coup. Dans cette semaine précédant Pâques il était de bon ton de manger maigre, dont acte : langouste au naturel lundi soir, mardi soir, mercredi midi accommodée avec de la purée de marrons, mercredi soir à nouveau en cabane, jeudi midi avec de la mayo (et un peu de légine en prime)… pas d’indigestion et la constatation que dans ce petit coin reculé de France au nom batave, le loisir de la pêche a du bon. Car ces langoustes d’Amsterdam, ont toutes été ramassées en casier par les résidents.

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Buffet

Île la plus éloignée de toute terre habitée, Am’s détient plusieurs records, celui de l’air le moins pollué au monde et celui de l’eau la plus équilibrée, la meilleure, mais aussi la plus rationnée de tous les districts subantarctiques. Nous faisons la première constatation en tombant en arrêt devant un panneau marqué « Zone non fumeur, prélèvement d’air en cours ». L’observatoire-laboratoire de Pointe Bénédicte, dite pointe B, effectue ces mesures d’étalonnage sur la composition de l’air et sur les gaz à effet de serre, que nous exposent subtilement Marine et Pierre-Yves, qui en assurent la maintenance quotidienne, les relevés et les premières analyses. La seconde constatation vient en visitant un bâtiment dénommé mosquée, preuve que l’eau est bien de caractère œcuménique. Christophe a la difficile tâche d’être à la fois l’osmoseur d’eau et le barman de la base (le Bar du Skua), histoire de convaincre ses collègues qu’ils doivent économiser H2O et boire d’autres substances plus ou moins frelatées (d’autant plus qu’ils n’arrivent pas, nous dit-on, à écouler le stock de Dodo). Une certaine logique dans un pays d’eau tarie !
Car il faudra bien dire un mot des…

Fort de toutes ces compétences, nous apprenons encore et toujours. L’invasif se reconnait au fait que le Reznat l’arrache tandis que le natif conduit à des postures dignes de l’adoration des rois mages. La Liondent, petite roquette d’Am’s est goûteuse en salade. En revanche, les tentatives de Zamal à partir de Phylica sont encore à l’état expérimental. Loin de toute biosécurité nous introduirons même subrepticement dans la forteresse, un exogène de Crozet, déjà répandu dans la Désolation : le KerJack ; mais ceci est une autre histoire. On nous enseigne comment défénestrer la grande cigüe ; nous confirmons que les mots éradiquer et inféodé font partie du vocabulaire taafien, qu’il n’y a plus un seul bovin sur site et qu’il n’y a pas de porc d’Amsterdam !
Si ce n’est dans les barbecues des mythiques night fever de l’Otarie Club.
Ok, l’otarie on va en dire un mot.

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otarie

Les bêtes à oreille sont partout. De l’écume des grèves jusqu’au seuil des bungalows, elles combinent cirque-ambulation et sieste permanente. Au pied de la cabane Ribault -(du nom d’Emile Ribault, noyé accidentellement lors du premier débarquement en 1950)-, les otaries, en peluche ou adultes, veillent sur le rivage des scirpes telles les pleureuses et les marchands du temple et se lamentent comme si elles voulaient prendre le pas sur le vent. Plus de 50 000 âmes d’ota d’Am’s et des millions d’états d’âmes, car comment qualifier les sons qu’elles émettent alors qu’elles jappent, aboient, braient, gémissent, appellent, réclament et toussent ? Elles sont le troisième emblème du district.

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Le volcan n’est pas éteint, Amsterdam vit comme un cœur battant, celui des femmes et des hommes qui y affrontent les éléments, manient l’air pur, le Phylica, l’otarie et la langouste et qui se battent sur ces 58 km2, parmi les plus isolés de la planète, non pour attendre le prochain débarquement (qui n’arrivera que dans 5 mois) mais pour défendre une certaine idée de notre futur.

Quand nous quittons le rivage des scirpes, c’est encore le cœur gros. A l’autre extrémité de l’île-citadelle, les falaises d’Entrecasteaux, monumentales et austères, grandioses comme des murailles écossaises, se laissent caresser par les rayons du soleil couchant. Dernière vision de ces archipels des australes, elles nous rappellent à notre devoir d’habitant d’une planète puissante et fragile, belle comme un colosse aux pieds d’argile, dans un pédiluve.

Le Marion Dufresne a repris le cap, cette fois au 310° nord. On est partis pour le 36ème dessous."

Vendredi 14 avril → mardi 18 avril : la longue traversée vers Tromelin

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Barbecue DZ

"Nous reprenons un rythme de croisiériste avec alternance de conférence, lecture et classement de photos pour les plus motivés voire séance de méditation pour les plus inspirés.
La température devient rapidement beaucoup plus chaude et nous dépassons très vite les 20°C tant pour la température de l’air que pour la température de l’eau. Nous avons définitivement quitté l’océan australe et sommes maintenant en plein océan indien.
Comme pour nous rappeler d’où nous venons, un jeune « campagnard » de Crozet nous présente son programme d’étude sur la physiologie des jeunes manchots : relevé des paramètres de plongées (temps, profondeur, cycle de nage…). Ces sympathiques animaux que nous avions eu le loisir d’admirer sur les plages de Crozet s’avèrent êtres des oiseaux aux capacités physiologiques prodigieuses.
Le temps est de plus en plus chaud et c’est sous un soleil presque tropical que le dimanche de Pâques est fêté autour d’un grand barbecue. Tout en filant à une allure soutenue tout le monde se retrouve autour des deux immenses barbecues dressés sur la DZ. Après avoir fait griller sa viande et ses poissons, chacun essaie de trouver un coin pour déguster son assiette. Plusieurs techniques sont alors à l’oeuvre : certains trouvent refuge sur un banc, tandis que d’autres improvisent des « mange debout », d’autres préfèrent la méthode camping en s’asseyant directement par terre, des plus opportunistes profitent des quelques marches d’escalier. Toutes ces places étant bien sûr à l’ombre mis à pat quelques téméraires qui tentent une dégustation en plein soleil. Bref un air d’été plane sur le Marion Dufresne et nous prépare à l’île de Tromelin. La mer est calme et les 40 èmes sont maintenant un lointain souvenir.

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Treuil carottier

© F.Moulin

Le chef mécanicien profitera de cette mer clémente pour nous faire visiter la salle des machines le lundi de Pâques. Nous descendons dans les entrailles du MD pour partir à la découverte de ce qui l’anime. La visite commence par une plongée assez raide dans les ponts inférieurs et nous nous rendons vite compte que nous avons passé le plus clair de notre temps dans les ponts supérieurs sans connaître le nombre de ponts sous nos pieds. Après une présentation détaillée des machines en Salle de commande où l’on apprend que le MD est animé par deux puissants moteurs électriques alimentés par 3 gros groupes électrogènes, nous suivons notre guide à travers un dédale de locaux aussi exigus les uns que les autres. Nous voyons sous nos yeux les gênes du MD qui sont ceux d’un porte conteneur et d’un bateau océanographique : cela fait un bateau hybride mais cela ne l’empêche pas de détenir le record mondial de profondeur de carottage : des carottes de 64 mètres de hauteur et par 6000 mètres de fonds grâce à un nouveau système de poinçonnage à inertie baptisé « Calypso » : souvenir d’un autre bateau océanographique célèbre ?
Cette performance est dû notamment au câble sustentateur en « Dyneema » qui permet d’avoir un poids apparents très faible et d’atteindre ces profondeurs abyssales. Cette merveille technologique a été installée à l’occasion de la jouvence du MD.

Le lendemain nous nous retrouvons à proximité de l’île de la Réunion afin de recueillir les 3 personnes des TAAF qui vont remplacer leurs collègues sur l’île de Tromelin. C’est l’occasion pour certains de terminer le voyage et de profiter d’une rotation de l’hélicoptère pour débarquer : ils ne connaîtront ainsi pas l’île de Tromelin." F.Moulin

Mercredi 19 avril

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Tromelin

"L’île de Tromelin est connue pour un drame humain qui s’est déroulé au 18ème siècle. En effet le 13 juillet 1761 le bateau « L’Utile » fit naufrage sur cette île avec 160 personnes à bord dont une grande majorité d’esclaves malgaches. Seuls 80 personnes réussirent à rejoindre l’île.
Les marins rescapés firent avec les restes de l’épave de « l’Utile » une embarcation. Ne pouvant pas embarquer tout le monde, aussi dècidèrent-ils de laisser les esclaves sur l’île en leur promettant d’envoyer un bateau les chercher dès qu’ils auraient atteints la terre ferme. Ce bateau n’arrivera que 15 ans plus tard le 25 novembre 1776 et ne recueillera que 7 femmes et un bébé de huit mois, les seuls survivants des esclaves abandonnés sur cette île déserte.
Nous allons découvrir par la suite dans quelles conditions ces hommes et femmes ont survécus.
Ce matin de bonne heure nous apercevons un petit îlot au loin perdu au milieu de l’Océan : c’est un îlot d’un peu plus de 1 km sur 700 m de large. Nous nous rapprochons de l’île et nous apercevons les anciens bâtiments de météo France reconvertit en logement pour les agents chargés de la surveillance de cette terre isolée.
Nous sommes héliporté et le tour de l’île nous confirmera qu’il est très difficile d’accoster tant le ressac est impressionnant malgré une mer très calme. L’ancre de « l’Utile » si proche du rivage nous rappelle la dangerosité de cette île malgré le relief très peu marqué (point culminant à 7 m).
Nous parcourons cette terre désolée balayée régulièrement par les cyclones qui submergent une partie de l’île. Comment des hommes et des femmes ont réussi à survivre pendant 15 ans ? Les fouilles entreprises en 2013 ont permis de retrouver les traces de leur habitat et le génie employé pour s’abriter des conditions si extrêmes sous ses latitudes. Pour notre part nous sommes écrasés par le soleil qui cette fois ci est bien tropical. Les veloutiers (arbustes de quelques dizaines de centimètres de haut) ne projettent qu’une ombre à peine suffisante pour les oiseaux peuplant l’île . Même les fous à pied rouge « oiseau dépourvus de narines » halètent pour évacuer le trop plein de chaleur.
Le « littoral » n’apporte pas la fraîcheur escomptée et la marche sur les plages de sable blanc évoquent plus une traversée du désert qu’un havre de tranquillité d’une île hawaïenne.
Nous voyons ça et là les traces laissées par les tortues vertes venues pondre leurs œufs dans ce sable corallien.
Les oiseaux aux multiples couleurs forment un contraste avec ce paysage écrasé par le soleil et notre guide est même surpris de constater que les « Nodis » ont établi une colonie de reproduction alors qu’il y a peu, ils n’étaient que de passage. Est ce le signe d’une bonne santé de l’île et des impacts limités de l’homme sur cet environnement ?" F.Moulin

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Fou à pieds rouges

© F.Moulin

Jeudi 20 au 21 avril

"Cap vers la Réunion et c’est pour nous la fin d’une merveilleuse rotation qui nous a emmené des 50èmes hurlants aux 13 èmes « brûlants ».
Une rotation à bord du Marion Dufresne est plus qu’une opération de logistique mais bel et bien une aventure humaine faite de rencontres, de partages et d’échanges entre personnes venant d’horizon très différents, du monde scientifique jusqu’aux personnels techniques en passant par l’équipage. Un voyage inoubliable." F.Moulin

Tromelin et Adyé ! par L.Dreano

"T’as voulu voir Saint Paul et on a vu Saint Paul
T’as voulu voir Tromelin et on a vu Tromelin

A ceux qui ont attendu en vain un bateau promis qui n’est pas venu,
A ceux qui y ont fini leurs jours, comme à ceux qui ont survécu,
A ceux qui ont fini par les secourir,
A ceux qui ont cherché et porté le devoir de mémoire,
A ceux qui se battent aujourd’hui et demain pour qu’on ne recommence pas, pour qu’on n’oublie pas, encore et toujours, les naufragés des temps modernes et du quotidien.

Aux fous masqués et aux fous à pieds rouges,
Aux noddis bruns, migrants en escale de ponte,
Aux tortues marines arlésiennes, qui valent bien les manchots dans notre bestiaire merveilleux,
Aux cohortes de bernard-l’hermite, qui, au fond, sont des charognards dans le grand ordre de la nature, mais qu’on adore (presque autant que les pétrels géants !)
A toutes ces espèces qui témoignent de l’entêtement de la vie.

Aux trois de Trom : Anais, l’infirmière dans les veloutiers, Pepe et Eric, que nous avons déposés pour 4 mois sur le 1 km2 de cet étrange et fascinant atoll livré aux oiseaux, aux vents et à l’aridité, insolite porte-avion désaffecté, enfoncé à fleur d’eau ;
Et qui auront le temps de méditer, sous les portraits de la tortue et du Président, pour donner, comme leurs prédécesseurs, une portée constructive au mot Utile, du nom de la frégate naufragée de 1761.

A l’équipage de la CMA-CGM de cette rotation, déjà entrée dans l’histoire du Marion Dufresne, aux équipes des TAAF, du siège, des bases et des missions, contractuels, infra, militaires, aux valeureux VSC et à tous les chercheurs, qui donnent un sens à cette présence de l’homme dans ces îles (qui prend parfois des airs de colonie de vacance mais qui vaut qu’on s’y intéresse et qu’on la soutienne) ;
Au vaguemestre de Tromelin ;
Et, allez, même aux douaniers du Port, de la dernière surprise.

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équipage

A nous tous qui, du 50°38’ au 15°53’, avons assurément donné du relief et des couleurs, (aucune pâleur vagale), à notre promesse du départ : Allez y vous faire la vie.

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groupe à Tromelin

A ceux qui lisent encore ces lignes.

Qui vive !

T’as voulu voir Saint Paul et on a vu Saint Paul
T’as voulu voir Tromelin et on a vu Tromelin
Tu voulais des tempêtes
On a eu du soleil

Et on a revu Le Port
Hoppey End. " Laurent Dreano